EMILIE GHIDALIA
 

 Petits bouts de vie.

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Lucie

38 ans, biologiste

“Ce que j’entends, en premier lieu, c’est le crissement du gravier sous nos sandales. Le rire de ma soeur, puis les cris de ma grand mère.

Courir. Vite. Se cacher derrière la maison voisine. Pouffer. Pas trop fort. Et attendre qu’elle vienne nous chercher.


Il est tôt et le soleil, brulant, n’autorise rien d’autre que l’oisiveté de ces journées d’été. Bientôt nous irons à la plage.

L’air est lourd. Chargé d’effluves de jasmin, volutes tenaces qui, à jamais, parfumeront mes souvenirs d’enfance.

La maison de Mme Scorelli. C’est ainsi que, très solennellement, nous évoquions la grande bâtisse.

Près de l’imposante demeure, trois petites villas, plus ou moins grande, plus ou moins chiches, que nous occupions été après été, valsant de l’une à l’autre.

Nous sentant rois quand l’année avait été bonne. Nous entassant dans 2 petites pièces blanches si elle avait été plus rude.

Et la même danse pour les voisins, que nous retrouvions chaque année. Mais toujours les rires, les engueulades, les embrassades, dans une joyeuse cacophonie. Personne ne parle la même langue, alors tout le monde se comprend.


Et tout autour, le grand jardin. Les palmiers, immenses dans nos yeux d’enfants. Et les graviers, donc, que nous jetions sur les oiseaux pour les faire s’envoler et qui rendaient folle ma grand mère.

… “


Louis

73 ans, capitaine d’industrie retraité

“Je me souviens de cette journée comme si c’était hier. Quelle fierté dans les yeux de mes parents !

Leur fils avait enfin réussi à acquérir son propre commerce. J’avais enfin réussi.

Le premier de la famille a être patron. Et propriétaire !

Je revois les yeux de ma mère, si clairs, perlés d’une petite larme qu’elle retient de toutes ces forces.

- « Faut pas pleurer Maman, c’est la fête aujourd’hui !

- Oh, je pleure pas mon grand ! C’est toute cette poussière ! Quel bazar ! »

C’était comme ça chez nous. On s’aimait fort mais en silence. 

C’est vrai que le local n’était pas bien grand et qu’il méritait quelques heures de ménage mais c’était le mien.

Je voyais déjà précisément ce qu’il pourrait devenir après un bon coup de peinture et quelques aménagements. 

Aujourd’hui encore, quand je repense à ce moment, je sens toute l’énergie qui m’habitait alors.  

Mon père ne disait pas grand chose, comme à son habitude, mais j’avais appris à lire entre ses silences.

Il m’avait aidé à réunir les fonds qui manquaient pour obtenir le crédit. Je sais l’effort que ça lui avait demandé. Quelques années plus tard, alors que les affaires étaient florissantes et que nous étions tous partis en vacances dans la maison de Normandie, il m’avait dit que ce jour là avait été l’un des plus beaux de sa vie.

Cette réussite que je lèguerai à mes enfants, le moment venu, c’est aussi à eux que je la dois. 

…”


Jeanne

47 ans, assistante maternelle

“Il m’attrape par la main et me dit « Viens, perdons nous »

La nuit est douce. Le ciel hésite entre l’ocre et l’obscur.

Nous venons d’arriver après la longue journée de voyage qui nous a mené jusqu’ici. La fatigue nous gagne mais la ville, divine, nous appelle.

Les rues sont étroites. Les maisons colorées laissent échapper les rires et les discussions animées du diner. Enivrés par le vin et la joie d’être là, nous nous perdons dans le dédale de ruelles. Les murs portent sur eux les stigmates du temps qui s’efface, doucement, dans un étonnant nuancier de couleurs délavées. Au sol, les pavés me font trébucher. Je me relève dans un éclat de rire. L’air chaud nous enveloppe avec bienveillance. Nous prenons à droite, par 2 fois, puis à gauche.

Devant nous, un vieux monsieur qui chantonne un air d’opéra. Arrivés à sa hauteur, il nous salue puis se lance dans un discours que nous n’osons pas interrompre.

Ni lui ni moi ne parlons l’italien mais nous hochons tous deux la tête d’un air entendu. Le vieux reprend sa route, nous laissant un peu bêtes.

Dans le ciel, la lune. Pleine. Ronde. Elle trône désormais en reine.

Au loin, le brouhaha des voix qui se mêlent à la musique.

Nous continuons à avancer dans la ville au hasard de nos pas, comptant sur notre chance.

Au coin d’une impasse, une petite église délabrée se dresse, fatiguée. Les statuts de marbre, gardiennes de ce temple, semblent se moquer. Je frissonne.

Il attrape ma main à nouveau et m’entraine d’un pas décidé. Un glacier, une boutique de livres religieux, un cordonnier, une école.

Puis, au bout de la rue minuscule, l’incroyable Piazza di Spagna qui surgit face à nous.

Sa fontaine fabuleuse, les palais majestueux et nous hagards devant tant de beauté.

Quelle heure peut-il bien être ? Peu importe. Ici le temps n’a aucune importance.

…”